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Edgar Morin : La voix du siècle qui nous met en garde contre l’abîme

Il est de ces personnalités dont la simple existence semble défier le temps et les épreuves. Edgar Morin est de ceux-là. À bientôt 96 ans, cet intellectuel hors norme, figure emblématique de la Résistance française, continue de porter sur le monde un regard d’une acuité rare. Invité sur le plateau de Thierry Ardisson, il nous a offert une confidence bouleversante, oscillant entre le récit de ses combats passés, une analyse lucide des périls actuels et une philosophie de la vie teintée d’un émerveillement toujours renouvelé.

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Né à Ménilmontant en 1921, Edgar Morin est l’héritier d’une culture séfarade riche mais marquée par l’exil. Sa vie a basculé très tôt, à l’âge de dix ans, avec la perte brutale de sa mère. Il décrit cet événement comme un « Hiroshima intérieur », une cassure qui l’a poussé vers la rue, vers le cinéma, et vers une forme d’indépendance précoce. C’est de cette enfance blessée qu’est née, sans doute, cette « âme de gamin » qu’il revendique toujours, logée dans un corps qui a traversé un siècle de bouleversements.

Son engagement politique, entamé dans les années 1930 face à la montée des fascismes, l’a conduit naturellement à la Résistance. C’est à cette période qu’il adopte le pseudonyme de « Morin », nom qui restera gravé dans l’histoire de France. Il a combattu Hitler, Staline, la barbarie, avec cette conviction profonde que l’être humain, malgré ses penchants pour la destruction, possède aussi en lui des forces d’amour, de liaison et de fraternité. Pour lui, la lutte entre les forces de mort et les forces de vie est éternelle. Et, sans hésitation, il choisit le camp de la vie, celui des « roses », même quand la défaite semble inévitable.

Aujourd’hui, alors qu’il contemple le monde contemporain, son constat est empreint d’une gravité lucide. Pour Edgar Morin, nous vivons une période de « somnambulisme ». À l’image de l’avant-guerre, nous marchons vers la catastrophe, les yeux rivés sur nos écrans, nos chiffres et nos préoccupations immédiates, inconscients de l’abîme qui se creuse sous nos pieds. Il pointe du doigt les nouvelles barbaries : l’islamisme fanatique, bien sûr, mais aussi cette forme de déshumanisation par le calcul financier et la dictature des chiffres. Cette domination de la finance mondiale, qui ignore tout de la souffrance humaine, des famines et des migrations climatiques, lui semble être le signe d’une civilisation qui s’égare.

L’homme qui a vu le pire du XXe siècle s’inquiète aujourd’hui du pouvoir destructeur accru des armes modernes. Nucléaire, armes chimiques, cyberguerre… L’humanité, dans son inconscience, s’est dotée des moyens de son propre suicide. Pourtant, il ne tombe pas dans le nihilisme. Son dernier ouvrage, « Connaissance, ignorance, mystère », témoigne de son émerveillement permanent face aux secrets de l’univers et de la vie. Il cite Pascal, rappelant que plus nos connaissances s’étendent, plus notre ignorance semble infinie. C’est ce sentiment du mystère qu’il appelle à cultiver, cette « poésie de la vie » qui, seule, permet de s’épanouir au-delà de la « prose » des contraintes quotidiennes.

Sur le plan spirituel, Morin se définit comme un athée qui ne ressent pas le besoin de l’hypothèse divine pour expliquer le monde. Pour lui, les dieux sont des créations humaines, des projections de nos cerveaux et de nos esprits qui, une fois engendrées, finissent par nous dominer et nous réclamer adoration. C’est une vision décapante, qui replace l’homme au cœur de sa propre destinée, loin de toute soumission dogmatique.

Lorsqu’on l’interroge sur ses passions, Edgar Morin ne cache rien. Il évoque avec franchise cette part d’éros qui, à 95 ans, reste présente, malgré les aléas de l’âge. Car pour lui, l’amour, la fiction, la sympathie et l’amitié sont les moteurs essentiels de l’existence. Le « dépérissement total », comme il le nomme, serait d’abandonner ces émotions qui nous lient les uns aux autres. Dans cette interview, l’intellectuel se révèle sous un jour profondément humain, loin des postures académiques. Il est cet homme qui, après avoir résisté à la barbarie, continue de résister à la bêtise et au temps qui passe, armé d’une curiosité intacte et d’une soif de vivre que beaucoup pourraient lui envier.

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En écoutant Edgar Morin, on ne peut s’empêcher de réfléchir à notre propre place dans le monde. Sommes-nous conscients des menaces qui pèsent sur nous, ou préférons-nous le confort de l’inconscience ? Sommes-nous capables, malgré tout, de cultiver cette part de poésie et d’amour qui nous rend humains ? Ses paroles sont une mise en garde, mais aussi une invitation à l’éveil. À une époque où le cynisme semble devenir la norme, le témoignage d’Edgar Morin agit comme une boussole. Il nous rappelle que même si nous échouons dans nos combats, le simple fait de prendre le parti des forces d’amour, de lier des liens, d’être présents les uns pour les autres, est en soi un acte de résistance magnifique.

Ce qui frappe avant tout chez cet homme, c’est cette alliance rare entre une intelligence rigoureuse et une fragilité assumée. Il n’a jamais cherché à masquer ses douleurs ou ses doutes. Au contraire, il les a transformés en autant de points d’entrée vers une compréhension plus vaste du monde. « Je suis un gamin dans un corps de 96 ans », dit-il. Et c’est peut-être là le secret de son incroyable longévité intellectuelle : ne jamais perdre ce regard neuf, cette capacité à s’étonner de tout, à questionner les évidences et à garder intacte cette flamme de résistance qui anime les grandes consciences.

Alors que le monde traverse des zones de turbulences inédites, la voix d’Edgar Morin s’élève, non pas comme celle d’un vieux sage distant, mais comme celle d’un compagnon de route attentif, un résistant de la première heure qui refuse de nous voir basculer dans l’abîme. Il nous exhorte à ne plus vivre dans le somnambulisme, à regarder la réalité en face, mais sans jamais renoncer à l’essentiel : l’amour, l’amitié et la poésie de la vie. Un message puissant, intemporel, qui mérite d’être entendu et médité par chacun d’entre nous. Car après tout, c’est peut-être là, dans ce partage d’humanité, que se trouve notre plus ultime forme de résistance.

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