Le plateau des « Rencontres du Papotin » s’est imposé, au fil des saisons, comme un espace unique dans le paysage audiovisuel français. Un lieu suspendu où les masques tombent, où les statuts s’effacent et où la célébrité ne protège plus des vérités les plus directes. En accueillant Catherine Deneuve, monument sacré du septième art, l’émission promettait une rencontre électrique. Face à cette rédaction atypique composée de journalistes non professionnels porteurs de troubles du spectre autistique, l’actrice de 82 ans a accepté de se prêter au jeu de la transparence absolue, sous l’égide d’une devise immuable : « On peut tout dire au Papotin ». Ce qui s’est déroulé à l’Institut du monde arabe dépasse le simple exercice de promotion pour devenir un grand moment d’humanité, oscillant entre de profondes blessures jamais cicatrisées et une étonnante légèreté.
Dès les premières minutes de l’entretien, l’atmosphère est posée par une question d’une audace rare, que peu de journalistes chevronnés oseraient formuler avec une telle candeur. Johann, membre de la rédaction, lance sans détour : « Est-ce que vous trompez votre conjoint ? ». L’interrogation provoque une onde de surprise sur le plateau. Face à cette intrusion frontale dans sa vie intime, Catherine Deneuve ne se fâche pas. Au contraire, elle esquisse un sourire amusé, presque fasciné par tant de spontanéité. « Waouh ! Ça c’est incroyable que vous disiez ça », réagit-elle dans un premier temps, avant d’ajouter avec une habile malice : « Mais écoutez, je ne répondrai jamais là-dessus. Surtout, je ne suis pas sûre, si je répondais, que je répondrais la vérité, hein. Ça, je n’en suis pas sûre du tout ». En refusant de valider ou de nier, la star maintient sa légende et son mystère, tout en accordant aux journalistes un droit à l’erreur qu’ils revendiquent avec humour.
La force du Papotin réside dans cette capacité à passer instantanément de l’indiscrétion amoureuse aux interrogations existentielles les plus vertigineuses. Interrogée par Marvin sur ce qui l’ennuie profondément dans l’existence, Catherine Deneuve évoque la lourdeur des obligations liées à sa notoriété internationale. Un constat qui pousse son interlocuteur à partager sa propre vision, fustigeant « les gens qui veulent toujours avoir raison et refusent de s’excuser ». Un point de vue immédiatement partagé par l’actrice, qui qualifie ce trait de caractère d’« insupportable ».
Mais c’est lorsque la discussion s’oriente vers la fin de vie que l’émotion monte d’un cran. « Est-ce que tu as peur de mourir ? », demande-t-on à celle qui traverse les époques avec une apparente éternité. La réponse de la comédienne est empreinte d’une grande lucidité et d’une douce mélancolie. « Ça dépend des moments. Des fois, ça m’arrive d’y penser. Plus on s’approche de ces années-là, à un certain âge, oui, on commence à y penser. Mais vraiment peur, non. C’est très abstrait », confie-t-elle, comparant cette sensation à la contemplation d’un ciel étoilé, face à un univers sans début ni fin. Face à l’angoisse viscérale de Marvin, qui avoue son rêve de vivre jusqu’à 600 ans, Catherine Deneuve oppose une sagesse réconfortante, s’interrogeant sur la pertinence d’une existence aussi longue : « Vous croyez que ce serait un avantage de vivre plus vieux que ça ? La vie n’aurait plus de prix ».
L’enfance et les dynamiques familiales occupent une place centrale dans cet échange. L’actrice se souvient avec une pointe d’amusement de sa jeunesse passée au sein d’une fratrie de quatre filles. Elle décrit sans fard une chambre partagée à trois, loin du luxe qu’on lui associe aujourd’hui, dotée d’un lit gigogne que l’on ne sortait que le soir. C’est pourtant au détour de ces souvenirs d’enfance que la blessure la plus douloureuse de sa vie refait surface. Questionnée sur la disparition de sa sœur aînée, la comédienne Françoise Dorléac, morte tragiquement dans un accident de voiture en 1967, Catherine Deneuve livre un aveu poignant. À la question de savoir si elle s’est un jour remise de ce drame, elle répond d’un souffle : « Mais non, pas vraiment. Pas vraiment ». Elle confie rêver encore d’elle parfois, malgré le temps qui passe, décrivant sa sœur comme une jeune femme habitée par une immense passion pour le métier d’acteur et une énergie débordante. Ce deuil impossible, évoqué quelques instants plus tard avec Julien lors de l’évocation du tournage magique des Demoiselles de Rochefort, jette un voile de profonde tristesse sur le plateau. Le jeune Rigo résume alors l’émotion générale d’un mot simple et terrible : « La vie est cruelle ».
Pourtant, la mélancolie ne prend jamais totalement le dessus, balayée par la poésie et la musique qui jalonnent la carrière de l’invitée. Sollicitée pour pousser la chansonnette, Catherine Deneuve accepte de briser sa légendaire réserve pour entonner les premières notes de La Javanaise de Serge Gainsbourg, puis, plus tard, de partager un duo improvisé avec Ada sur l’inoubliable « Recette du cake d’amour », tirée du film culte Peau d’Âne de Jacques Demy. Ce moment suspendu montre une actrice accessible, heureuse de retrouver les textes qui ont jalonné sa vie et celle de millions de spectateurs.
Au-delà des larmes et des chants, l’entretien est aussi nourri d’anecdotes savoureuses sur l’âge d’or du cinéma français. Les journalistes l’interrogent sur ses rôles sombres, notamment dans Répulsion de Roman Polanski en 1965, où elle incarne une femme sombrant dans la folie et la solitude jusqu’à commettre l’irréparable. Le public découvre également une facette plus cocasse des tournages d’époque lorsque Stanislas l’interroge sur ses souvenirs de La Vie de château. Avec un sens du récit consommé, elle raconte comment son partenaire de jeu, Jean-Pierre Brasseur, ayant un peu trop profité du dîner lors d’un tournage de nuit, avait confondu fiction et réalité. Lors d’une scène de dispute, au lieu de feindre le geste comme le veut l’usage cinématographique, il lui avait asséné une gifle monumentale. « Ça m’avait vraiment sonnée », s’amuse-t-elle aujourd’hui, précisant que le comédien s’était confondu en excuses le lendemain matin, n’ayant aucun souvenir de sa fougue excessive.
En fin d’émission, Arnaud offre à l’actrice un précieux cadeau en lui lisant un texte poétique et surréaliste qu’il avait écrit dans les années 1990, jouant sur les anagrammes et les ressemblances des noms des membres du Papotin. Un instant de pure créativité salué par l’invitée pour son originalité et son caractère profondément personnel. Avant de recevoir une série de dessins la représentant dans ses rôles iconiques, Catherine Deneuve a tenu à exprimer son ressenti à chaud sur cette expérience hors norme. « J’étais curieuse et contente de vous rencontrer, d’entendre vos questions. J’ai été touchée par votre délicatesse et votre sensibilité, que ce soit sur des choses tristes ou gaies, sur la mélancolie… Ça m’a beaucoup touchée », a-t-elle conclu, visiblement remuée par la sincérité des échanges. En acceptant de répondre sans filtre et sans artifice, Catherine Deneuve a prouvé que derrière le statut d’icône intemporelle et de monument du cinéma se cache une femme d’une immense générosité, capable de s’ouvrir entièrement lorsque le cœur et l’honnêteté sont au rendez-vous.
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