Les couloirs du 36, quai des Orfèvres en ont vu défiler des criminels, des marginaux et des monstres à visage humain. Pourtant, parmi les milliers de dossiers traités par la prestigieuse Brigade criminelle de Paris, deux affaires se détachent par leur cruauté, leur complexité et leur dénouement totalement imprévisible. À la fin des années 1970 et au début des années 1981, les enquêteurs de la mythique « Crim » ont été confrontés à ce que l’humanité a de plus sombre : la cupidité poussée jusqu’à la mutilation et la perversion poussée jusqu’au cannibalisme. Quarante ans plus tard, les commissaires et inspecteurs qui ont mené ces enquêtes en gardent des marques indélébiles.
L’affaire du baron Empin : 63 jours d’enfer pour un empire
Le 23 janvier 1978, peu avant 10 heures 30 du matin, la routine de la très chic avenue Foch, à deux pas de l’Arc de Triomphe, est brisée net. Le baron Édouard-Jean Empin, richissime industriel à la tête du groupe Empin-Schneider, quitte son domicile à bord de sa limousine. Il ignore encore qu’une équipe d’hommes armés et cagoulés guette son véhicule. En moins d’une minute, l’embuscade est tendue. Le chauffeur est neutralisé, ligoté de la tête aux pieds, et le baron est jeté à l’arrière d’une camionnette.
À l’époque, la police ne réalise pas immédiatement l’ampleur du séisme. Le nom d’Empin n’évoque rien aux enquêteurs de permanence. Mais l’annuaire Bottin mondain révèle vite la vérité : le baron dirige un empire de 300 entreprises, employant 150 000 salariés à travers le monde, avec un chiffre d’affaires colossal de 11 billions d’euros. C’est un ami proche du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. La machine d’État s’emballe instantanément. Des milliers de voitures sont fouillées dans Paris. La piste terroriste est d’abord privilégiée, rappelant le spectre de la Fraction armée rouge allemande qui avait exécuté le patron des patrons allemands quelques mois plus tôt.
La vérité s’avère purement crapuleuse mais tout aussi terrifiante. Les ravisseurs exigent une rançon exorbitante de 80 millions de francs. Pour prouver leur détermination, ils déposent une lettre manuscrite dans la consigne 595 de la gare de Lyon. À ce courrier est joint un petit paquet macabre : un flacon de formol contenant la dernière phalange du petit doigt de la main gauche du baron. Le message est clair : « Si vous ne payez pas, vous recevrez une autre pièce plus tard, un œil, un pied, jusqu’à ce que mort s’ensuive. »
Débute alors une terrible guerre d’usure entre les policiers et les ravisseurs. La stratégie de la police est stricte : hors de question de verser le moindre centime, au risque de déclencher une vague d’enlèvements similaires en France. Les négociations sont volontairement étirées. Pendant ce temps, le baron subit un calvaire sans nom. Enchaîné au cou, aux poignets et aux pieds, il est détenu dans l’obscurité totale d’une cave humide, protégé du froid par une simple tente de camping. Ses geôliers le déplacent d’une cache à l’autre dans une caisse en bois clouée.
Le piège de l’autoroute du Sud et le dénouement
Après une première tentative avortée à Megève sous le nom de code « Opération Chasse-neige », les ravisseurs fixent un nouveau rendez-vous le 23 mars 1978. C’est l’inspecteur Jean Mazieri, surnommé « Le Chinois » en raison de sa maîtrise des arts martiaux, qui est chargé de porter la fausse rançon, composée de liasses de papier blanc entourées de quelques vrais billets.
Guidé par des messages cachés dans des bouteilles de lait ou derrière des piliers de parkings, Mazieri traverse la banlieue parisienne sous la protection discrète mais lointaine de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) du commissaire Robert Broussard. Le piège final se referme sur l’autoroute A6, près de la borne de secours B16. Alors que la remise des sacs de sport s’organise, une fusillade d’une violence inouïe éclate. Des complices des kidnappeurs, embusqués derrière un mur antibruit, ouvrent le feu à l’arme automatique. Les tirs en rafales blessent deux policiers. Un ravisseur est tué sur le coup, et un autre, Alain Cayol, est arrêté bien que blessé à l’épaule.
C’est ce dernier qui servira de monnaie d’échange psychologique. Interrogé fermement par le grand patron de la Crim, Pierre Otavioli, Cayol finit par accepter de passer un coup de téléphone secret à ses complices depuis le bureau du commissaire. Grâce à l’enregistrement des impulsions du cadran rotatif par les services techniques, la police localise la zone de détention. Sentant le vent tourner, les derniers ravisseurs relâchent le baron Empin en plein Paris.
Retrouvé errant près de la place de l’Opéra, en jogging sale et amaigri, l’homme d’affaires s’effondre en sanglots dans la voiture de police : « C’est affreux, je ne souhaite cela à mon pire ennemi. » Si le baron survit et pardonne publiquement à ses bourreaux lors du procès en 1982, sa vie est brisée. Les révélations de la presse sur sa vie privée dissolue et ses dettes de jeu colossales au casino de Cannes détruisent sa réputation. Il divorce, vend ses parts de l’empire familial et s’exile aux États-Unis.
Issei Sagawa : l’indicible horreur au cœur du seizième arrondissement
Trois ans après l’affaire Empin, la Brigade criminelle plonge dans une horreur d’un tout autre genre. Le samedi 13 juin 1981, des promeneurs du Bois de Boulogne signalent le comportement suspect d’un jeune homme asiatique de très petite taille, qui vient d’abandonner deux lourdes valises ensanglantées au bord d’un lac avant de s’enfuir.
Lorsque le commissaire Joël Joanny et ses hommes ouvrent les bagages, ils découvrent une scène de boucherie. Les morceaux d’un corps humain y sont stockés. La chair des cuisses a été minutieusement découpée, les seins sectionnés, et une partie du visage arrachée. Grâce aux appels à témoins diffusés dans la presse, une voisine de la rue Erlanger identifie le suspect : un étudiant japonais nommé Issei Sagawa.
L’arrestation se fait sans résistance au pied de son immeuble. Sagawa, un homme de 31 ans mesurant à peine 1 mètre 52 pour 35 kilos, lâche immédiatement un prénom : « C’est pour Renée. » Renée Hartevelt, une lumineuse étudiante néerlandaise de 24 ans, venait régulièrement chez lui pour lire des poèmes et l’aider à améliorer son allemand.
La perquisition de l’appartement tourne au cauchemar pour les policiers. Dans un petit réfrigérateur dissimulé sous l’évier de la cuisine, les enquêteurs découvrent sept à huit sacs plastiques contenant des morceaux de chair humaine. Sur une assiette reposent les restes d’un repas macabre : des morceaux de viande préparés avec de la moutarde. Lors de son interrogatoire, mené d’une seule traite par le commissaire Olivier Foll, Sagawa avoue tout sans la moindre hésitation ni le moindre remords.
Il explique avoir tiré une balle dans la nuque de la jeune fille alors qu’elle lui tournait le dos. Pire encore, l’étudiant a enregistré toute la scène sur une cassette audio, saisie par la police, où l’on entend Distinctement le bruit de la détonation suivi de la chute du corps. Après le meurtre, Sagawa a violé le cadavre avant de commencer à le découper pour le consommer, cru ou cuit, photographiant chaque étape de son crime pour « garder un souvenir impérissable » de la femme qu’il prétendait aimer.
Le scandale d’une impunité psychiatrique et médiatique
L’affaire prend alors un tournant juridique qui suscite encore aujourd’hui l’incompréhension des policiers de l’époque. Face à la monstruosité de l’acte, le juge d’instruction Jean-Louis Bruguière ordonne une expertise psychiatrique. Bien que l’entourage de Sagawa au Japon le décrive comme un étudiant brillant et sans antécédents violents, les trois experts français concluent à un état de démence totale au moment des faits. Déclaré pénalement irresponsable, Issei Sagawa bénéficie d’un non-lieu le 31 mars 1983. Il est d’abord interné en hôpital psychiatrique à Villejuif.
C’est ici que la puissance financière de sa famille entre en jeu. Son père, l’une des plus grandes fortunes du Japon, engage un ténor du barreau parisien pour obtenir l’extradition de son son vers son pays d’origine. Le 21 mai 1984, moins de trois ans après son crime abominable, le cannibale quitte la France, libre de toute contrainte judiciaire, avec pour seule sanction une interdiction définitive du territoire français.
Accueilli à Tokyo par une foule de journalistes partagés entre la fascination et le dégoût, Sagawa passe une petite année en institution psychiatrique avant d’être relâché. En vertu du droit international, il ne peut plus être jugé pour les mêmes faits. Profitant d’une notoriété morbide, Issei Sagawa fait fructifier son crime. Il publie plusieurs livres à succès, expose des peintures provocantes représentant des couteaux ensanglantés, joue dans des films pornographiques et participe même à une publicité télévisée pour une chaîne de boucheries japonaises. Une insulte permanente à la mémoire de Renée Hartevelt et une pilule amère que les hommes du 36, quai des Orfèvres n’ont jamais réussi à digérer.
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