Il y a des moments de télévision qui marquent une rupture définitive avec le ronronnement habituel des matinales. Vingt-et-une minutes. C’est le temps exact qu’il aura fallu au philosophe et essayiste Michel Onfray pour déconstruire, méthodiquement et sans jamais élever la voix, l’intégralité du narratif politico-médiatique servi quotidiennement aux Français. Face à une Apolline de Malherbe d’abord incisive, cherchant désespérément la petite phrase polémique qui fait vendre, Onfray a imposé son rythme, son érudition et sa grille de lecture implacable. Ce qui devait être une simple interview promotionnelle s’est transformé en une véritable masterclass de philosophie politique, laissant la journaliste face à ses propres contradictions. Décryptage d’une séquence télévisuelle devenue le symbole de la fracture entre le réel et le discours officiel.
L’Illusion Démocratique et le Piège Maastrichtien
Dès les premières minutes de l’échange, Michel Onfray jette un pavé dans la mare des certitudes médiatiques : il est inscrit sur les listes électorales, mais il n’ira pas voter. La raison invoquée n’est pas le fruit d’un désintérêt pour la chose publique, bien au contraire. C’est l’acte lucide d’un citoyen qui refuse de cautionner un jeu dont les dés sont pipés. Avec une clarté désarmante, le philosophe affirme posséder une “boule de cristal” lui permettant d’annoncer à l’avance la nature du prochain président : il sera nécessairement “mastrichien”.

Que signifie ce terme sous la plume du philosophe ? Il décrit une continuité idéologique ininterrompue depuis le tournant de la rigueur de François Mitterrand en 1983. De Jacques Chirac à Emmanuel Macron, en passant par Nicolas Sarkozy et François Hollande, les visages changent, mais la politique demeure strictement la même. Le système électoral, selon Onfray, n’est plus qu’un goulot d’étranglement binaire forçant systématiquement les électeurs à choisir entre un candidat adoubé par le système et un épouvantail politique.
Refusant l’étiquette de complotiste tout autant que l’aveuglement béat, le philosophe pose un diagnostic précis : la France a glissé vers une “démocratie illibérale”. Il ne compare pas absurdement la nation à la Corée du Nord, comme tente maladroitement de le suggérer son interlocutrice dans un raccourci réducteur et caricatural. Il souligne une réalité bien plus insidieuse : la liberté d’expression existe, nous ne finissons pas en prison pour nos opinions, mais le pluralisme institutionnel n’est plus qu’une vaste façade théâtrale.
La Souveraineté Confisquée et le Mythe de la Paix Européenne
Le cœur du problème, martèle Michel Onfray, réside dans la perte totale de souveraineté de l’État français au profit de ce qu’il nomme “l’État impérial mastrichien”. Face à une journaliste qui tente de le faire entrer dans des cases préétablies (est-il dans le camp de Pécresse ou celui de Le Pen/Zemmour ?), le philosophe s’extirpe du piège. Il se définit comme un souverainiste, affirmant avec force que tant que la France ne sortira pas de cette structure européenne, aucune véritable politique ne sera possible.
L’image utilisée est limpide : de la même manière qu’un individu est souverain chez lui, décidant de l’heure de son réveil ou de ses invités, une nation devrait pouvoir décider de son destin. Or, aujourd’hui, les décisions cruciales sont prises à Bruxelles. Les dirigeants français ne font que “sembler cheffer un État qui n’existe plus”. Le fameux “Kärcher” promis par Valérie Pécresse n’est qu’un mirage électoral : la Commission européenne n’autorisera jamais son utilisation.
L’échange atteint un sommet de tension idéologique lorsque Apolline de Malherbe dégaine l’argument classique et presque dogmatique de l’Europe garante de la paix. La réponse d’Onfray est cinglante : attribuer la paix à l’Union Européenne est une forme de “bêtise” et de “naïveté” historique profonde. Il rappelle avec précision que ce qui a maintenu la paix jusqu’en 1992, c’est l’équilibre de la terreur imposé par la Guerre Froide et la dissuasion nucléaire entre les États-Unis et l’Union Soviétique. L’Europe libérale actuelle n’est pas la mère de la paix, elle est une structure étatique supranationale qui a usurpé les prérogatives des nations.
Le Naufrage Sociétal et la Guerre Civile Latente
Le diagnostic de Michel Onfray ne s’arrête pas aux frontières des institutions ; il plonge dans les abysses d’une société française en pleine décomposition. Face aux tentatives de la journaliste de minimiser la gravité de la situation sécuritaire, le philosophe est catégorique : la guerre civile n’est pas un risque futur, elle est déjà là, sous nos yeux.
Elle se manifeste par une violence généralisée et une impunité révoltante pour ceux qui imposent leur loi par la force. Onfray pointe du doigt ces territoires perdus de la République, devenus de simples enjeux rhétoriques lors des campagnes électorales, mais où l’État n’ose plus mettre les pieds. Il met en lumière une réalité quotidienne insoutenable : des quartiers entiers inaccessibles à certaines heures, des centres-villes devenus problématiques, et l’impossibilité pour une femme de prendre un tramway en toute sécurité à minuit dans une ville comme Caen. Cette détérioration n’est pas un sentiment, c’est un fait social majeur que les élites médiatiques refusent d’affronter, préférant s’attaquer aux lanceurs d’alerte.
L’Élite, le Mépris du Peuple et la Diabolisation
Cette cécité volontaire s’accompagne d’un profond mépris de classe, particulièrement visible lors du mouvement des Gilets Jaunes. Michel Onfray fustige avec virulence la technique de l’amalgame utilisée par les médias et certains intellectuels de salon. Parce qu’une poignée de crétins antisémites ou homophobes s’est infiltrée dans des manifestations regroupant des dizaines de milliers de personnes, l’ensemble du mouvement a été stigmatisé et discrédité.
Il cible particulièrement la figure de Bernard-Henri Lévy, symbole de cette “philosophie” mondaine qui ordonne de bombarder des populations lointaines depuis le confort des plateaux de télévision parisiens. Le philosophe rappelle fermement que le rôle de la pensée n’est pas d’exiger des frappes militaires, mais d’analyser le monde avec nuance.
Cette diabolisation frappe également les personnalités politiques qui sortent du cadre. Si Onfray avoue sa déception face à un Éric Zemmour qui a abandonné sa dimension sociale (son “bras gauche”) pour s’ancrer dans une droite dure, il refuse catégoriquement de participer à sa curée médiatique. Il défend l’honnêteté intellectuelle : on ne peut pas faire dire à Zemmour qu’il veut exclure ou “gazer” les handicapés simplement parce qu’il souligne les limites du collège unique et prône un sur-mesure pédagogique. Onfray défend ici une vision de bon sens : l’égalité véritable n’est pas de forcer tout le monde dans le même moule, mais de s’adapter aux forces et faiblesses de chacun, un principe qu’il applique à la lettre pour lui-même en rappelant ses propres lacunes scolaires en mathématiques.
La Valeur de la Vie : De l’Enfant à Naître à l’Aîné Abandonné
Le moment sans doute le plus glaçant de cette entrevue survient lorsque la discussion aborde la question de la vulnérabilité humaine. Michel Onfray tisse un lien terrifiant entre deux extrêmes de la vie. D’un côté, la loi permettant l’interruption médicale de grossesse jusqu’à neuf mois pour des “raisons psychosociales”, qu’il assimile à la suppression d’enfants dont on ne veut plus pour des raisons de confort moral ou matériel. De l’autre, le scandale retentissant des Ehpad, symbolisé par l’affaire Orpea, où des personnes âgées sont laissées à pourrir dans leurs couches, abandonnées par une société obsédée par la rentabilité.
Le constat est d’une tristesse infinie : les êtres les plus modestes, ceux qui ne parlent pas (l’étymologie même du mot “enfant”) et ceux qui ne peuvent plus se plaindre, sont jetés à la poubelle. La solidarité nationale s’est effacée au profit d’une financiarisation absolue où l’argent fait la loi à l’école, à l’hôpital et dans les maisons de retraite. Les humains délèguent leur affection à des professionnels payés, courant après un modèle économique destructeur de liens fondamentaux.
Le Cynisme de la Crise Sanitaire
La faillite de cette gestion comptable s’est tragiquement révélée lors de la crise du Covid-19. Là où Apolline de Malherbe tente vainement de dépeindre le confinement comme un grand élan de solidarité nationale, Michel Onfray abat un couperet de vérité. Il dénonce le cynisme absolu de gouvernements “mastrichiens” qui, après avoir détruit méthodiquement l’hôpital public pendant plus de trente ans en supprimant des lits, se sont retrouvés dos au mur.
L’incapacité d’absorber le flux de malades risquait de produire des images de cercueils et de cadavres dans les couloirs, des images politiquement mortelles pour toute réélection. La solution ne fut pas sanitaire, elle fut politique : enfermer l’ensemble de la population, imprimer de la monnaie (la fameuse planche à billets), et endetter massivement la nation auprès de l’Europe. Ce faisant, ils ont rendu la France encore plus dépendante de cette même structure européenne qui exigeait la destruction de l’hôpital public. Une boucle de cynisme parfait.
L’Alternative : Le Socialisme Libertaire et l’Espérance Girondine
Pourtant, face à ce tableau d’apparence apocalyptique, Michel Onfray n’est ni résigné ni nihiliste. L’issue ne viendra pas du sommet de l’État, ni d’un homme providentiel se prenant pour un hybride de Napoléon et de De Gaulle. La solution prônée par le philosophe réside dans le “socialisme libertaire” de Pierre-Joseph Proudhon et dans une logique profondément girondine.
Le vrai pouvoir n’est plus dans le vote national biaisé, mais dans l’action locale, la coopération et la mutualisation. Racheter une épicerie de village, réhabiliter une école de quartier en y associant des personnes âgées pour transmettre le savoir et recréer du lien intergénérationnel : voilà le véritable terrain de la reconquête politique. Il ne s’agit pas d’une utopie irréalisable, mais d’une réalité concrète et immédiate. C’est à la base, là où les gens vivent et constatent leurs propres besoins, que doit surgir la nouvelle solidarité, loin des diktats bureaucratiques de Paris ou de Bruxelles.
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