Le 18 août 2024, le cinéma mondial perdait son dernier guépard. Alain Delon s’éteignait à l’âge de 88 ans dans la solitude impériale de sa propriété de Douchy. Immédiatement, les écrans de télévision du pays se sont embrasés d’hommages, de rétrospectives et de larmes cathodiques. Pourtant, au milieu des extraits de ses chefs-d’œuvre de celluloïd, un air entêtant n’a cessé de revenir en boucle, une mélodie douce-amère gravée dans l’inconscient collectif : « Paroles, paroles… »

Derrière ce dialogue parlé-chanté devenu un monument de la culture populaire, le public n’a longtemps vu qu’un coup de génie marketing, une rencontre fortuite entre le sex-symbol du cinéma français et la madone absolue de la chanson. Il aura fallu attendre avril 2019, sur le plateau de CNews, pour que le masque de glace d’Alain Delon ne se fissure définitivement. Face caméra, les yeux embués, la voix brisée par un demi-siècle de non-dits, l’icône confessait : « Ça me bouleverse parce que j’ai aimé cette femme terriblement… J’aurais voulu être là pour l’empêcher de partir comme ça. »
En quelques secondes, l’acteur venait de réécrire l’histoire. Ce duo n’était pas une mise en scène ; c’était le prolongement d’un secret d’État intime, une passion majuscule et clandestine dont le dénouement tragique, un soir de mai 1987, est devenu le plus grand regret de la vie d’Alain Delon.
Le palier des illusions perdues : de la misère à la lumière
Pour comprendre l’intensité de ce lien que le temps n’a jamais pu dissoudre, il faut remonter le fil du temps jusqu’à l’hiver 1954. Paris est alors plongé dans le froid et la grisaille d’après-guerre. C’est le jour de Noël qu’une jeune femme de 21 ans nommée Yolanda Gigliotti débarque à la gare de Lyon. Dans ses bagages, elle n’a qu’une valise légère, un titre fraîchement conquis de Miss Égypte, et un accent italien rugueux hérité de son enfance au Caire. Elle ne parle presque pas français, ne connaît personne, et s’installe dans une chambre de bonne rudimentaire de la rue Jean-Mermoz, à deux pas des Champs-Élysées.
Sur le même palier, séparé par une simple cloison, vit un jeune homme de 19 ans au magnétisme animal mais au regard désabusé. Il revient tout juste d’Indochine, chassé du corps des fusiliers marins pour indiscipline. Il n’a pas un sou en poche, aucun diplôme, aucun projet d’avenir, et survit de petits boulots nocturnes aux Halles. Il s’appelle Alain Delon.
Entre ces deux exilés de la fortune naît une complicité immédiate, scellée par la faim et le rêve. Une anecdote, que Delon aimait rappeler avec une immense tendresse, résume à elle seule cette époque de pureté : n’ayant pas de quoi s’offrir un vrai repas, les deux voisins de palier se retrouvaient pour partager des œufs durs qu’ils saupoudraient de sel sur un coin de table basse. Ils n’avaient rien, mais ils avaient l’âge où l’on veut tout. C’est dans cette promiscuité des fins de mois difficiles que le premier flirt s’ébauche. Un baiser de jeunesse, une idylle de palier dont la vérité exacte restera gravée dans les murs de cette chambre de la rue Jean-Mermoz, tant les deux artistes en ont toujours parlé avec une pudeur sacrée.
Trajectoires croisées : quand le succès sépare les corps
La vie, avec sa violence habituelle, se charge rapidement de briser ce huis clos de bohème. En 1956, la chrysalide se transforme. Repérée par Bruno Cocatrix et propulsée par Lucien Morisse, Yolanda devient Dalida et explose avec le titre Bambino. La France entière succombe à cette voix chaude et à cette chevelure de feu. Le standard se vend par centaines de milliers d’exemplaires. Dalida est une star.

L’année suivante, le destin frappe à la porte d’Alain Delon. Son physique de jeune premier insolent tape dans l’œil du cinéma. En 1958, le film Christine scelle sa rencontre avec Romy Schneider. En l’espace de vingt-quatre mois, les deux gamins fauchés du palier de la rue Jean-Mermoz se retrouvent propulsés au sommet de l’Olympe médiatique. Mais la gloire a un prix : l’éloignement. Delon enchaîne les tournages entre la France, l’Italie et les studios d’Hollywood ; Dalida s’enferme dans le rythme effréné des tournées mondiales et des enregistrements de disques d’or.
Pendant des années, ils cessent de se voir. Pourtant, une liaison invisible subsiste. Depuis les pages des magazines qu’ils feuillettent dans les grands hôtels ou les loges de tournage, ils s’observent mutuellement. Elle suit l’ascension de ce garçon sauvage devenu l’idole du cinéma d’auteur ; il admire la métamorphose de la petite Égyptienne en reine absolue du music-hall. Ce n’était pas la fin de leur histoire, mais une simple respiration avant l’incendie.
Le brasier de Rome : l’amour clandestin loin des projecteurs
Le véritable tournant, celui que l’histoire officielle a longtemps omis, se produit en 1962. Le décor n’est plus la grisaille parisienne, mais la majesté de la Ville Éternelle. Dalida est en Italie pour une série de concerts triomphaux. Delon, lui, s’est installé à Rome pour le tournage titanesque du Guépard sous la direction de Luchino Visconti.
Loin des yeux de Paris, loin des paparazzis français et des obligations conjugales ou officielles, les deux anciens amants se retrouvent. Ce qui n’était qu’un bégain d’adolescents pauvres se transforme en une passion adulte, dévorante et clandestine. À l’abri des collines romaines, ils s’aiment en secret, savourant une liberté que leur statut de superstars leur interdit partout ailleurs. Cette liaison romaine, intense et brève, restera le jardin secret d’Alain Delon. C’est cette complicité charnelle et spirituelle retrouvée qui donnera, dix ans plus tard, toute sa vérité organique à leur collaboration en studio.
Lorsque Mina et Alberto Lupo triomphent en Italie avec Parole parole, Delon pense immédiatement à Dalida pour l’adaptation française. En 1973, dans la pénombre du studio d’enregistrement, les micros captent bien plus qu’une performance d’acteurs. Quand Delon susurre « Tu es comme le vent qui fait chanter les violons et emporte au loin le parfum des roses », et que Dalida lui répond, un brin lasse et ironique, « Écoutemoi… Paroles, paroles, paroles », ils ne jouent pas. Ils rejouent leur propre vie, leurs propres rendez-vous manqués, la nostalgie de leurs vingt ans et l’amertume des promesses que la célébrité a fini par user.
Le deuil impossible et le téléphone muet

Mais le drame de cette histoire réside dans sa conclusion. Dalida, derrière l’éclat des projecteurs, s’enfonce lentement dans une nuit intérieure que ni l’amour du public ni l’or des trophées ne parviennent à éclairer. Les hommes de sa vie se suicident les uns après les autres, la condamnant à une solitude affective atroce.
Le 3 mai 1987, dans sa maison de Montmartre, Dalida décide de tirer sa révérence, laissant ce mot terrible : « La vie m’est insupportable. Pardonnez-moi. »