L’ambiance des grands jours flottait sur le plateau de l’émission Le Banquet sur LCP. Dès les premières minutes, le ton est donné par les animateurs Anna Cabana et Christophe : la course vers l’élection présidentielle de 2027 est d’ores et déjà lancée. Mais loin de se cantonner aux habituels calculs d’appareils politiques ou aux promesses économiques chiffrées, c’est sur un terrain bien plus impalpable et pourtant décisif que s’affrontent les invités : celui de la culture. En convoquant la figure de l’intellectuel italien Antonio Gramsci, emprisonné par Mussolini, les journalistes rappellent une vérité fondamentale : les batailles politiques se gagnent d’abord sur le terrain culturel. C’est dans ce « clair-obscur » où, selon Gramsci, surgissent parfois des monstres, que se prépare l’avenir idéologique du pays.
Autour de la table, quatre personnalités aux visions du monde radicalement opposées se font face : le philosophe et académicien Alain Finkielkraut, l’eurodéputée et vice-présidente de Reconquête Sarah Knafo, l’ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti, et le député écologiste et social Alexis Corbière. Un casting sur mesure pour un débat électrique qui résume à lui seul les fractures profondes de la France contemporaine.
Le rapport à l’Oncle : la commission de la discorde

Le premier grand sujet de discorde s’articule autour de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Ce rapport, porté par le député UDR Charles-Henri à l’Oncle, préconise des mesures drastiques : un milliard d’euros d’économies, la fusion de France 2 et France 5, ainsi que la suppression pure et simple de plusieurs chaînes et plateformes emblématiques comme France 4, la plateforme Slash et la radio Mouv’. Pour illustrer la tension extrême qui a régné pendant six mois d’auditions à l’Assemblée nationale, un extrait diffusé à l’antenne montre un échange particulièrement acrimonieux entre le rapporteur et le banquier et homme de médias Mathieu Pigas. Ce dernier se voit reprocher d’avoir été introduit avec une immense complaisance sur le service public sans que soient rappelés ses engagements politiques clairs en faveur du Nouveau Front Populaire ou ses liens financiers étroits avec la production même des émissions de la chaîne.
Pour Alain Finkielkraut, le diagnostic posé par ce rapport est implacable et se trouve régulièrement validé par les faits récents. L’académicien dénonce une véritable gabegie financière et des manquements flagrants à l’obligation constitutionnelle de neutralité. Il cite notamment la retransmission récente d’une cérémonie des Molières qu’il juge caricaturalement imprégnée d’idéologie « woke et islamiste ». Il pointe également du doigt la réaction hostile et corporatiste des syndicats de journalistes de France Télévisions face à la nomination de la chroniqueuse du Figaro Eugénie Bastier pour la réédition de l’émission historique L’Heure de vérité. Selon lui, cette levée de boucliers syndicale prouve que pour une grande partie du service public et des médias de gauche comme Libération, quiconque se situe un tant soit peu à la droite de Médiapart est immédiatement diabolisé et assimilé à la « fâchosphère », excluant ainsi une partie majeure des sensibilités des Français du paysage audiovisuel.
Entre accusation de haine et défense de la démocratie
La réplique ne se fait pas attendre et la tension monte d’un cran. Aurélie Filippetti monte immédiatement au créneau pour défendre avec ferveur le modèle de l’audiovisuel public, qu’elle considère comme l’un des piliers fondamentaux et non négociables de toute société démocratique moderne. L’ancienne ministre fustige la méthode même de la commission d’enquête, évoquant une forme de haine qui s’exprimait à travers les propos, l’attitude et les provocations du rapporteur. Selon elle, les auditions ont honteusement tourné au tribunal politique, multipliant les attaques personnelles et ad hominem d’une violence et d’une vulgarité inédites contre des figures de l’État comme Roselyne Bachelot ou Rima Abdul Malak. Filippetti s’oppose également avec force à l’idée de modifier le mode de nomination des dirigeants de l’audiovisuel public pour redonner ce pouvoir au président de la République, y voyant une véritable « aberration démocratique ». Pour elle, couper un tiers du budget de l’audiovisuel public équivaut tout simplement à tuer délibérément l’organisation et ses missions légales de pluralisme, d’information rigoureuse et de soutien à la création culturelle française.
De son côté, Alexis Corbière partage cette vive inquiétude face aux attaques contre le service public, mais il choisit de déplacer le curseur vers la menace grandissante que représente, selon lui, la concentration des médias privés. Le député s’alarme du fait que près de 80 % des médias français soient aujourd’hui concentrés entre les mains d’une poignée de milliardaires influents, citant explicitement la figure de Vincent Bolloré. Pour Corbière, les médias ne sont pas de simples fabricants de chaussettes ou de parapluies, mais des outils idéologiques et culturels extrêmement puissants qui diffusent quotidiennement des visions du monde bien spécifiques. Supprimer le service public ou affaiblir cet îlot médiatique reviendrait, selon ses termes, à abandonner définitivement les citoyens à des puissances économiques privées guidées par des agendas politiques et financiers ultra-marqués, réduisant le pluralisme à une illusion commerciale.
Sarah Knafo : La privatisation comme ultime combat de liberté

C’est précisément sur ce point de blocage idéologique que Sarah Knafo déploie son offensive majeure. Avec une approche pragmatique, offensive et résolument axée sur les libertés individuelles et la saine gestion des finances publiques, l’eurodéputée prend le contre-pied parfait de ses opposants de gauche. Pour elle, le véritable combat pour la liberté réside dans la privatisation pure et simple de l’audiovisuel public. Réfutant l’argument selon lequel l’État doit impérativement dépenser quatre milliards d’euros par an dans ce qu’elle qualifie de véritable « tonneau des Danaïdes », elle rappelle que cette somme monumentale représente un coût forcé de près de 130 euros par an par foyer fiscal en France.
« C’est un abonnement captif que vous ne pouvez pas résilier », assène-t-elle avec force, comparant cette situation à des services de streaming privés comme Netflix, bien moins chers et basés exclusivement sur le libre consentement des utilisateurs.
Sarah Knafo démonte également l’idée préconçue selon laquelle le secteur public détiendrait le monopole exclusif de la qualité, de la culture exigeante ou de l’information. Elle cite l’exemple concret de radios privées comme Radio Classique financées par des capitaux privés comme ceux de Bernard Arnault, qui diffusent de la grande musique, ou de géants comme Canal Plus qui soutiennent massivement et historiquement la production cinématographique française. Selon elle, l’État n’a plus aucune légitimité technique, logistique ou économique à s’immiscer dans le marché de l’audiovisuel au XXIe siècle. Si l’interventionnisme d’État était justifiable dans les années 1960 en raison des coûts technologiques colossaux de l’ORTF et de la rareté des fréquences, la reality actuelle est totalement différente. Aujourd’hui, avec plus de 300 chaînes disponibles et la possibilité technique pour n’importe quel citoyen de créer son propre média mondial avec un simple iPhone et une chaîne YouTube en moins d’une journée, la centralisation étatique est devenue obsolète et liberticide. Pour Knafo, la privatisation est le sens inéluctable de l’histoire moderne.
La guerre de l’édition et le piège de la polarisation
Le débat s’élargit ensuite tout naturellement au monde de l’édition, un autre secteur culturel majeur secoué par la concentration capitalistique, notamment après le limogeage par Vincent Bolloré du très respecté président des éditions Grasset, Olivier Nora. Alors qu’Aurélie Filippetti et Alexis Corbière y voient une preuve supplémentaire d’une reprise en main idéologique brutale et d’une censure rampante de la part de la droite dure, Sarah Knafo, qui s’apprête à publier son premier livre chez Fayard (maison du groupe Hachette, propriété de Bolloré), refuse catégoriquement de se laisser enfermer dans cette polarisation systématique. Elle estime qu’il est tout à fait sain, pluraliste et normal que des éditeurs ou des médias privés affichent des sensibilités de droite, de gauche ou du centre, tant qu’ils trouvent librement leur public et leur clientèle sur un marché concurrentiel. Le seul seuil intolérable, répète-t-elle, est lorsqu’on force les contribuables français à financer de manière obligatoire des contenus biaisés avec de l’argent public.
De manière très pertinente, Sarah Knafo déplace habilement le problème de la structure financière vers une crisis de civilisation bien plus profonde et inquiétante : l’effondrement global du marché du livre et de la pratique de la lecture en France. Elle rappelle avec gravité que seulement 50 % des Français se déclarent aujourd’hui lecteurs réguliers. Ce constat alarmant sur le déclin de l’écrit est pleinement partagé par Alain Finkielkraut, qui exprime sa profonde panique face à l’omniprésence dévorante des nouvelles technologies. L’académicien décrit avec amertume le désarroi total des parents face au phénomène du « scrolling » frénétique et à l’addiction hypnotique des enfants à des plateformes comme TikTok. Pour lui, le véritable péril culturel national ne réside pas tant dans l’identité des propriétaires de maisons d’édition, mais dans l’effondrement généralisé de la transmission scolaire et la dégradation dramatique de la langue française, de sa syntaxe et de son vocabulaire au quotidien.
Le droit à la beauté contre le relativisme culturel
Enfin, la discussion prend une tournure esthétique et philosophique inédite lorsque Sarah Knafo évoque sa vision d’une « politique du beau » pour les villes françaises, un concept fort qu’elle avait mis en avant lors de sa campagne électorale pour la mairie de Paris. Ayant grandi en Seine-Saint-Denis, entre Bondy et Aulnay-sous-Bois, elle livre un témoignage personnel poignant sur l’impact psychologique et social de l’urbanisme fonctionnaliste des années 1960 et 1970. Qualifiant ces constructions de « blocs de béton très soviétiques », elle s’insurge contre le relativisme culturel ambiant qui voudrait mettre sur le même plan l’architecture classique haussmannienne et les cités-dortoirs déshumanisées.
Pour elle, chaque citoyen, quel que soit son milieu social ou son lieu de naissance, possède un droit fondamental et inaliénable à la beauté architecturale et environnementale. Face aux critiques d’Alexis Corbière qui rappelle la fonction sociale historique et d’urgence de ces logements pour la classe ouvrière d’après-guerre, elle maintient avec fermeté qu’il faut stopper d’urgence « l’enlaidissement méthodique de nos villes et de nos campagnes » qui détruit le goût et l’identité française.
Les leçons de l’histoire : de l’ORTF à la culture vivante
Pour clore ce tour d’horizon des fractures idéologiques, l’émission a proposé un saut dans le temps en exhumant des archives télévisuelles marquantes. Les téléspectateurs ont ainsi pu revoir le célèbre coup d’éclat du philosophe Maurice Clavel en 1971, quittant avec fracas le plateau de l’émission À armes égales après la censure d’un simple mot par les autorités de l’ORTF. Cet événement historique a servi de révélateur pour les invités : si la gauche de l’époque luttait contre une télévision d’État omnipotente et censoriale, le paysage s’est aujourd’hui totalement inversé. Alain Finkielkraut a souligné ce paradoxe saisissant, rappelant que le journal Libération, né dans le sillage de cette quête de liberté post-Mai 68, est aujourd’hui le premier à réclamer l’exclusion et la censure des intellectuels qui ne partagent pas sa doxa.

La diffusion d’un discours d’André Malraux datant de 1959 est venue apporter une note de hauteur philosophique au débat. Le premier ministre des Affaires culturelles de la Cinquième République y définissait la culture comme « l’héritage des œuvres du passé qui concourent à la qualité de l’homme ». Si cette définition a suscité un consensus apparent autour de la table, les divergences sont rapidement réapparues quant à sa mise en œuvre pratique. Alexis Corbière a contesté une vision trop figée ou patrimoniale de la culture, qu’il accuse d’être instrumentalisée par des parcs thématiques comme le Puy du Fou ou des émissions populaires axées exclusivement sur les rois de France. Pour le député, la culture doit rester vivante, populaire et ancrée dans les luttes sociales.
À l’inverse, Sarah Knafo et Alain Finkielkraut ont plaidé pour la redécouverte de l’exigence et de la transmission verticale, affirmant que le nivellement par le bas et le relativisme ambiant mènent à une forme d’illettrisme généralisé qui menace les fondements mêmes de la République.
Au terme de ce banquet intellectuel particulièrement dense, une certitude s’impose : la bataille culturelle n’est pas une simple joute oratoire destinée à amuser les cercles parisiens ou les plateaux de télévision. Elle est le prélude indispensable et le moteur des recompositions politiques majeures qui façonneront la France de demain. Entre la défense acharnée d’un modèle étatique protecteur mais de plus en plus contesté pour son manque d’impartialité et son coût exorbitant, et l’appel disruptif à une libéralisation totale portée par des figures de la nouvelle génération comme Sarah Knafo, le choix offert aux Français à l’horizon 2027 s’annonce radical, historique et civilisationnel.